13 mai 2025

Partir un jour


Partir un jour est un film d'Amélie Bonnin, avec Juliette Armanet et Bastien Bouillon. Il a été présenté hier en ouverture du Festival de Cannes 2025 - ce qui est rare pour un premier film - et hors compétition.

Cécile Béguin (Juliette Armanet) est chef : elle a remporté l'émission culinaire Top chef. Elle doit ouvrir son restaurant gastronomique dans 15 jours. Alors qu'elle découvre qu'elle est enceinte, elle apprend que son père, qui tient un restaurant routier dans l'Est de la France, a fait un nouvel infarctus. Sur les conseils de son compagnon, elle retourne dans son quartier d'enfance. L'occasion de retrouver ses parents et Raphaël (Bastien Bouillon), "son vieux pote de collège", ce qui va raviver des souvenirs adolescents... 

Juliette Armanet en impose du haut de son 1m58 ! Omniprésente à l'image, elle est naturelle et dégage une vraie présence. Elle est juste, convaincante, autant crédible en chef qu'en patineuse, elle a décidément tous les talents. Pour son premier rôle principal, c'est une réussite. Elle capte la lumière de la caméra, avec une liberté saisissante. Elle incarne une femme contemporaine, quarantenaire et sans enfant, qui s'est donnée les moyens pour réussir à avoir aujourd'hui son propre restaurant : elle est partie de chez elle jeune avec cette ambition qui a certainement nécessité des sacrifices.

Raphaël est incarné par Bastien Bouillon. J'ai été conquise par le personnage dès sa première apparition dans le film en "mannequin égérie chasse et pêche magazine" quand il aborde Cécile en sortant de l'eau ! Son sourire et ses éclats de rire m'embarquent à chaque fois. J'ai adoré quand il chante Ces soirées-là de Yannick en discothèque, avec beaucoup d'autodérision et de second degré. Cheveux blonds mi-longs, il tient le rôle d'un garagiste qui n'a jamais quitté la ville de son enfance. Cet acteur est capable de tout jouer avec la même crédibilité. J'apprécie son travail et je le suis avec attention depuis Seules les bêtes puis La nuit du 12 de Dominik Moll, je l'ai retrouvé avec plaisir dans Le Comte de Monte-Cristo de Matthieu Delaporte & Alexandre de La Patellière et il sera en septembre dans Connemara d'Alex Lutz, adapté du roman de Nicolas Mathieu : j'ai tellement d'attentes sur ce film après Leurs enfants après eux des frères Boukherma cet hiver.

François Rollin joue le rôle du père bougon et têtu, qui brandit son carnet de citations de l'émission Top chef pour faire des reproches à sa fille. Quand il fredonne la chanson Cécile de Claude Nougaro, c'est très émouvant.
C'est Dominique Blanc qui campe la mère de Cécile, la femme d'un restaurateur qui rêve de voyage et d'évasion.

Sofiane, l'associé et compagnon de Cécile, est incarné par Tewfik Jallab. C'est une belle découverte à titre personnel. 
 
Les personnages secondaires ont de la profondeur : on croit aux deux amis de Raphaël, à la bande de potes qui se retrouvent pour jouer à Time's Up et miment des personnages tout en buvant des verres. On a envie de partager leurs fous rires, c'est communicatif.

Amélie Bonnin avait déjà réalisé un court métrage éponyme en 2021, avec les mêmes acteurs principaux, d'une durée de 25 minutes. Il avait obtenu le César 2023 du meilleur court métrage. J'avais beaucoup aimé le découvrir sur Arte et il est toujours disponible en replay. Quand j'avais entendu parler du projet de long métrage, j'avais eu peur que ce soit une redite, mais ce n'est pas le cas : le long format utilise le même procédé (les chansons interprétées par les personnages ponctuent le film) et la même base d'histoire (le retour dans sa région d'enfance d'un des personnages) mais c'est une autre histoire. La réalisatrice a co-signé le scénario avec Dimitri Lucas pour aboutir à un vrai film original d'une durée d'1h38 durant lequel on ne s'ennuie pas une minute.

Les chansons populaires présentes dans le film sont revisitées : cela commence par Alors on danse de Stromae, interprétée par les personnages de Cécile et de Sofiane. La musique est composée notamment par Kerenn Ann et Chilly Gonzales, et supervisée par Matthieu Sibony. J'ai hâte que la bande originale intégrale soit disponible sur les plateformes musicales : actuellement, seule la chanson Partir un jour est disponible, la reprise des 2Be3 en version mélodique par Juliette Armanet.

J'ai passé un vrai bon moment en découvrant Partir un jour en même temps que sa projection au Palais des festivals. C'est un film qui fait du bien, énergise et rend joyeux. C'est très drôle (i.e. la scène avec Philippe Etchebest), cela faisait longtemps que je n'avais pas entendu les spectateurs d'une salle de cinéma rire aussi fréquemment et aussi nombreux. Mais ce n'est pas qu'une comédie pure : c'est aussi sensible et actuel. J'ai bien aimé le mélange des genres : c'est à la fois une comédie romantique, musicale et dramatique. Il y a des scènes mémorables, la patinoire en fait partie sur l'air de Femme like U de K.Maro.
C'est selon moi une ouverture de festival très réussie. Cela confirme le talent protéiforme de Bastien Bouillon et révèle pleinement une nouvelle actrice talentueuse, Juliette Armanet, et une metteuse en scène prometteuse Amélie Bonnin. 

30 mars 2025

Le garçon

Le garçon est un "ofni" (objet filmique non identifié) de Zabou Breitman et Florent Vassault, qui mêle habilement comédie dramatique et film documentaire. 

Les co-réalisateurs sont partis du postulat que chaque vie est une aventure qui mérite d'être racontée. A la manière du livre Les gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monin, Florent Vassault a acheté en brocante un lot de 200 photos. Avec Zabou Breitman, ils ont décidé de raconter l'histoire du garçon que l'on voit sur les photos : lui en format documentaire, elle sous forme de fiction. Comment s'appelle-t-il ? Qui est-il ? Qu'est-il devenu ? Quels sont ses liens avec sa famille ? Florent Vassault a commencé l'enquête en juin 2020. Elle a duré deux ans, tout comme le montage, qui devait réussir à articuler les deux parties du film dans un objet cohérent. La mécanique peut sembler complexe, mais le film est très fluide et également très drôle et très émouvant par moment. 

J'ai eu l'occasion de les rencontrer en avant-première et de pouvoir observer avec une certaine émotion les photos originales présentées à la sortie de la salle à la fin de la projection. J'aime la sensibilité et l'humanité qui se dégage de Zabou, ses choix aussi bien au cinéma qu'au théâtre. J'avais beaucoup apprécié la pièce Des gens dans laquelle elle jouait avec Laurent Lafitte des textes de Raymond Depardon. Je ne connaissais pas Florent Vassault : il est avant tout chef monteur. Durant le projet Le garçon, il a fait en parallèle le montage de 4 films.

Zabou Breitman a eu 6 jours de tournage. Elle a immédiatement choisi ses acteurs : 
- dans le rôle du garçon devenu adulte, Damien Sobieraff, avec qui elle avait collaboré au théâtre. Il a un air de ressemblance indéniable avec Emmanuel Macron, mais elle y voit surtout un double de Florent Vassault ;
- ses parents sont incarnés par Isabelle Nanty et François Berléand car ce sont "avant tout des artistes", qui se sont investis à fond dans ce projet. C'est un exercice délicat : il ne faut pas juger les personnages, au risque de tomber dans la parodie ou la moquerie. 

Ce qui est drôle, c'est que les deux metteurs en scène n'ont pas vécu les mêmes expériences de tournage. Florent Vassault était en amont. Il avait conclu un pacte avec Zabou Breitman : il ne devait pas lui révéler si le garçon était décédé, tout en lui fournissant des témoignages provenant de son documentaire, dont elle extrayait des phrases pour les faire rejouer par ses acteurs. Elle imagine le contrechamp des photos et fixe leurs paroles sur la pellicule.

C'est un film très orignal, réalisé à quatre mains, qui vaut le détour. C'est surprenant, drôle (par exemple, quand des personnes commentent les mêmes photos de manière diamétralement opposées) et touchant (quand on découvre certains secrets du garçon, des pans de sa vie et de son histoire familiale). On mène l'enquête avec eux : plus le film avance, plus l'envie de savoir si le garçon est toujours en vie va crescendo, tout comme le risque d'être déçu. C'est un film à voir pour défendre des projets artistiques originaux : ils ont pris le risque de ne pas avoir de film à la fin, si le garçon (devenu homme) s'était opposé à sa diffusion ou si l'enquête avait tourné court. J'aime le postulat de départ et, au final, cette vie, ce film pour ce garçon, mérite amplement d'être porté sur grand écran.


23 mars 2025

Tout le monde aime Clara


Tout le monde aime Clara est le vingtième roman de David Foenkinos, après notamment Charlotte (prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens). Il est publié aux éditions Gallimard. 

Clara, une adolescente choyée par ses parents Alexis et Marie, tombe dans le coma à la suite d'un accident de voiture. A son réveil, "Clara ne se sent pas normale". Comme le dit le médecin qui la suit : "On ne sort pas indemne d'une telle plongée.". Il y est aussi question d'un ex-écrivain, Eric Ruprez, mystérieux et taiseux. Il anime un atelier d'écriture auquel Alexis va s'inscrire...

C'est un livre qui traite beaucoup de l'écriture, de l'inspiration, du processus créatif. Voici quelques citations à ce sujet : 
"Personne n'écrit pour soi."
"Tant d'artistes finissent par arrêter de créer pour ne pas crever leur cœur."
"Il n'est pas rare qu'un écrivain, sans parfois même sans rendre compte, écrive toujours le même livre." 
"Ecrire était pour lui cet aller-retour incessant entre l'estime de soi et le mépris de soi."
"Il y a des œuvres qui vous inspirent, vous emportent, mais il existe aussi des œuvres qui vous tuent."

L'auteur considère que n'importe quelle démarche artistique est un aller-retour entre égo, fragilité et incertitude. Le doute est un moteur personnel très fort. Il a connu un succès immense avec La délicatesse en 2009, à l'âge de 36 ans. Il a mis du temps à trouver un équilibre entre avoir peu de confiance en soi et se prendre au sérieux. 

Ce roman parle aussi d'intuition, d'un don, d'une destinée et de ses conséquences : l'isolement et la souffrance que peut engendrer une différence. Il traite du sens de la vie, des choix que l'on fait, des renoncements et des regrets que l'on peut traîner à vie.

Le deuil est un thème fréquent dans ses livres mais ce n'est pas sombre, c'est une pulsion de vie. L'auteur a été confronté à la mort à l'âge de 16 ans. C'est ainsi que Clara "arrivait à l'âge adulte, avec le sentiment d'avoir déjà vécu plusieurs vies, mais pas encore la sienne.".

J'aime la façon dont sont traitées les relations parents enfant dans ce contexte : "Il y avait de quoi être perturbée par la puissance du don de son enfant, perdue entre l'émerveillement et l'horreur de la considérer come une bête un peu étrange.".

Les notes de bas de page sont - comme toujours - tantôt surprenantes essentielles, anecdotiques. Selon l'auteur, elles constituent presque un roman parallèle ! Le terme "délicatesse" est cité à plusieurs reprises, tout comme l'occurrence de "numéro deux" pour qualifier Clara. Ces clins d'œil m'amusent en tant que lectrice, ils installent une connivence avec l'auteur.

J'ai aimé le fait que des personnages qui semblent secondaires prennent davantage de place dans une autre partie du roman et les nombreuses références culturelles : la sculpture de L'Ange du chagrin à Rome, une toile de Caillebotte exposée au musée d'Orsay, L'Amant de Marguerite Duras, L'Education sentimentale de Flaubert, le Journal de Kafka, Livret de famille de Patrick Modiano, etc. Elle jouent un rôle essentiel dans l'intrigue.

Après Numéro deux publié en 2022 et actuellement adapté au théâtre Tristan Bernard, Tout le monde aime Clara rencontre un très bon accueil, à la hauteur de celui reçu pour La délicatesse. J'ai été embarquée par le déroulé inhabituel de l'histoire, le suspense autour d'une date clé qui hante Eric Ruprez m'a tenu en haleine, tout comme la teneur du don de Clara et sa destinée. C'est un livre qui m'a surpris, m'a diverti, m'a procuré du plaisir à la lecture et m'a donné envie de le partager.

16 mars 2025

Mon gâteau préféré


Mon gâteau préféré est un film scénarisé et réalisé par Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha. C'est leur second film de fiction en tant que co-réalisateurs.

A Téhéran, en Iran, de nos jours. Mahin (Lili Farhadpour) a 70 ans. Veuve depuis 30 ans, elle vit seule : ses enfants sont partis à l'étranger et elle voit ses amies moins fréquemment qu'avant. Elle remarque dans un restaurant pour retraités Faramarz (Esmaeel Mehrabi), un chauffeur de taxi. Elle décide de l'attendre à la fin de son service et de l'aborder en lui proposant de passer la soirée ensemble... 

C'est un film en deux parties : 
- avant leur rencontre
- puis après leur rencontre, elle-même subdivisée en deux temps. 

La police des mœurs surveille les agissements des habitants : elle plane au dessus d'eux, dans le contexte traditionnel et religieux de la société iranienne. Mahib et Faramarz vont braver les interdits, malgré des voisins suspicieux, lors de cette soirée spéciale, et profiter de joies simples : le parfum d'herbes aromatiques cueillies dans le jardin, la musique, la danse et l'alcool. 
 
Lili Farhadpour est formidable dans ce rôle de femme indépendante pour lequel elle a pris des risques personnels. Pendant la soirée, son personnage change de tenue à de multiples reprises, dans une tentative de séduction de son partenaire, alors qu'au début du film elle dit à sa fille au téléphone qu'elle met tout le temps les mêmes vêtements ! Mahib cuisine énormément, pour ses amies puis pour Faramarz, c'est très appétissant. C'est un film qui convoque les différents sens du spectateur.

Mon gâteau préféré a remporté de nombreuses récompenses, dont le Grand Prix du jury au Festival du film de Cabourg en 2024. 

Les réalisateurs ont poursuivi leur tournage en secret après le décès de Mahsa Amini et le lancement du mouvement "Femme, vie, liberté". Ils n'ont toujours pas le droit de voyager. 

En voyant rapidement l'affiche dans le métro, j'avais supposé que c'était un film animé.  

C'est un film simple et touchant, très ancré dans la réalité de la société iranienne, qui aborde les thèmes de la liberté, des choix de vie, de l'amour, de l'amitié et de la famille.

9 mars 2025

Eloquentia

Eloquentia organisait mercredi la 8e finale du plus grand concours de prise de parole francophone au monde. 

2 200 orateurs se sont affrontés lors de ce concours. Les 4 finalistes retenus ont eu 3 semaines pour préparer leur intervention de 7 minutes chacun.
 
L'association Eloquentia, créée en 2012, démocratise l’apprentissage des fondamentaux de la prise de parole, pour des jeunes de tous horizons. Je l'ai découverte en 2016 au travers de l’excellent film documentaire A voix haute co-réalisé par Stéphane de Freitas, son fondateur, et Ladj Ly. J'ai également pu assister à un concours d'éloquence de jeunes bénévoles lors du Forum Hope by UNICEF en novembre 2024.
 
La soirée a débuté par une chorégraphie synchronisée spectaculaire de la troupe Murmuration dirigée par le danseur et chorégraphe Sadek Berrabah, membre du jury, aux cotés de l'humoriste belge Laura Laune et du stand-upper et comédien Mohamed Nouar.
 
La première battle a vu s'opposer Rakitra et Nayira sur le thème "Peut-on tout dire?". Le premier orateur traite la "positive" (c'est-à-dire les arguments en faveur d'une liberté d’expression sans réserve), tandis que le second aborde la "négative". J'ai adoré quand Navira a déclaré lors de son intervention : "On ne peut pas tout dire car on ne sait pas tout". C'était un argument implacable, tandis que Rakitra m'a impressionné notamment par son entrée sur scène spectaculaire.

Tanina et Clément se sont opposés lors de la seconde battle portant sur "La vie à l'école : l'école de la vie ?". Tanina a marqué des points en attaquant son intervention avec une blague en partant de la question "Qui a eu cette idée folle un jour d'inventer l'école ?" : elle a fait rire d'emblée les
 3 500 spectateurs de la grande salle de la Seine Musicale ! Clément, quant à lui, a choisi un point de vue original en s'adressant à lui enfant, en se projetant 12 ans plus tôt.
 
Authenticité, humour, mise en scène, gestion des silences et de l'espace... tous ces facteurs (et bien d'autres) sont pris en compte pour le vote, le public comptant pour 50 % des voix, les 50 % restants étant attribués au jury.
 
Ce concours d'éloquence est un vrai show pendant 2h30, très bien orchestré, ponctué de séquences rythmées. Il a été remporté par Tanina pour qui j'avais voté. Félicitations à elles et aux 3 autres finalistes. Un spectacle original, divertissant et créatif, à refaire l'année prochaine !
 

4 mars 2025

Olga de Amaral

La Fondation Cartier pour l'art contemporain propose une rétrospective de l'artiste colombienne Olga de Amaral, qui rassemble 80 œuvres, des années 1960 à  nos jours, dont beaucoup sont exposées pour la première fois hors de Colombie, comme la série des Brumas.

Ses œuvres sont d'une grande beauté, elles jouent avec la lumière naturelle du bâtiment vitré imaginé par Jean Nouvel, ou avec celle des éclairages. Elles sont mouvantes grâce au jeu de couleurs qui se mêlent. Ses tissages sont exposés sur toute la surface d’exposition, au rez-de-chaussée et au sous-sol.

Née en 1932, Olga de Amaral est toujours en vie, mais elle n'a pas pu se rendre au vernissage de cette exposition à cause de la trop grande distance avec la Colombie où elle vit.

Après des études aux États-Unis dans les années 1950, elle est retournée en Colombie et a ouvert un atelier dès 1955.
Elle y a expérimenté depuis les années 1960.
 
Des œuvres monumentales sont présentées au rez-de-chaussée, dont la scénographie a été conçue par Lina Ghotmeh et s'inspire du rapport que l'artiste entretient avec la nature :

La série des Brumas, compte 34 pièces, dont 23 sont présentées dans l'autre salle au rez-de-chaussée :
 
 Brumas

Brumas

Au sous-sol, des expérimentations diverses, un travail sur la lumière, sur les couleurs, avec parfois des touches d'or ou de grandes surfaces dorées : 


 

Escrito 19, 2017



Dans une salle à part, on peut admirer la série des Estelas, des stèles dorées, débutée en 1966, qui compte aujourd'hui près de 70 pièces :

série des Estelas (1966-2018)

Je vous conseille de participer à une médiation culturelle, il y a plusieurs formules proposées. J'ai participé à La Grande Visite qui dure une heure et permet de comprendre le parcours de l'artiste, la technicité et l'aspect innovant de ses œuvres tissées.

A contempler jusqu'au 16 mars sur le site boulevard Raspail dans le 14e arrondissement, avant que la fondation ne déménage à proximité du musée du Louvre... et multiplie sa surface d'exposition par 13 !

26 février 2025

L'attachement


L'attachement est un film de Carine Tardieu, avec notamment Valeria Bruni Tedeschi, Pio Marmaï et Vimala Pons. 

La réalisatrice Carine Tardieu a librement adapté le livre L'intimité d'Alice Ferney : elle a expliqué, lors de l'avant-première à laquelle j'ai assistée, qu'elle n'avait conservé qu'une partie du livre et écarté du scénario du film le sujet des violences obstétriques qui est très présent dans l'ouvrage. 

C'est ici son cinquième long métrage après La tête de maman avec Karin Viard, Du vent dans mes mollets avec Agnès Jaoui, Otez-moi d'un doute (comédie réussie avec Cécile de France & François Damiens) et le récent Les jeunes amants sur la romance entre Fanny Ardant & Melvil Poupaud.

Sandra (Valeria Bruni Tedeschi) vit seule, elle n'a pas eu d'enfant. Elle dirige une librairie féministe en ville. Un matin, son voisin Alex (Pio Marmaï) et sa compagne Cécile sur le point d'accoucher lui confient leur fils Elliot avant de partir en urgence à la maternité. Sandra accepte à contre-cœur, placée devant le fait accompli. Quelques heures plus tard, la petite Lucille naît, mais Cécile meurt en couches. Alex retrouve Elliot chez Sandra et lui partage sa détresse. Des rapprochements entre Sandra & Eliott, puis entre Sandra & Alex, vont s'opérer...

Valeria Bruni Tedeschi joue le rôle Sandra, une quinqua aussi "indépendante que des chiottes sur le palier" dixit Alex ! La réalisatrice a réussi à "canaliser son côté clown", elle souhaitait voir à l'écran une femme posée, voire distante. J'ai pris plaisir à assister à la naissance de la relation entre Sandra et Elliot : la première fois qu'il débarque chez elle et s'impose sans invitation, qu'il l'enlace, et apprécier sa réaction à elle mi-surprise mi-gênée. Petit à petit, elle va rechercher les contacts physiques entre eux. L'évolution de cette relation, puis de celle entre Sandra et Alex, est très intéressante à suivre, portée par une réelle complicité entre les acteurs principaux.

Pio Marmaï nous a confiés que c'était un rôle à part pour lui, "gonflé d'émotions", davantage dans la simplicité, au plus près des sentiments. Il aimerait en tourner davantage dans ce style, mais pas seulement. La scène au début du film où il annonce à Sandra la mort de sa compagne est bouleversante, il est dans un état second.
Sa relation avec Eliott est 
très singulière et très émouvante. Lors d'une dispute, Alex crie à Elliot : "Je t'aime comme un fils, même si je ne suis pas ton père". Cette déclaration d'amour atypique traduit la particularité de leur relation et met en lumière le trio formé avec David (Raphaël Quenard), l'ex-compagnon de Cécile et père (biologique) d'Elliot. C'est à la fois bancal, touchant et très contemporain. On découvre l'existence de ce lien biologique quand Eliott interroge Sandra sur l'amour de son père envers lui avec l'arrivée de sa petite sœur Lucille : "Est-ce qu'Alex l'aimera plus que moi ?", Sandra (qui a beaucoup de bon sens, même si elle n'est pas mère) lui répond : "Un père a de la place pour tous ses enfants". Elliot lui rétorque : "Sauf que je ne suis pas son enfant", ce qui était implicitement supposé en tant que spectateur.

Le personnage d'Emilia (Vimala Pons), qui incarne un médecin, arrive un peu après dans la narration - une fois que le cadre entre voisins est posé - et elle y jouera un rôle majeur. L'actrice, tellement solaire, nous a partagés que "dans le deuil, on découvre la vie" et c'est aussi cela le thème du film. Son personnage suit une trajectoire personnelle : Emilia doit se faire une place, sa place au milieu de petits groupes déjà existants. Elle ne sait pas bien comment faire, elle tâtonne et fait des choix courageux. 

Le jeune comédien César Botti qui incarne le petit Elliot est formidable, un trublion facétieux et très juste, qui (se) pose de nombreuses questions face aux bouleversements dans sa vie et son entourage.

J'ai repéré deux autres personnages féminins notables: 
- la mère de Cécile (Catherine Mouchet) qui rappelle lors de ses interventions successives la perte de sa fille et le vide laissé, sans misérabilisme et avec une infinie douceur ; 
- Marie-Christine Barrault campe la mère de Sandra et de sa sœur Marianne (Florence Muller), dans une seule scène de dîner, auquel est également convié Alex, où les points de vue de femmes de différentes générations se confrontent avec drôlerie.

Qu'est ce que l'attachement ? C'est un lien, qui naît d'une relation spéciale, de l'amour parfois. Emilia croit en "l'ancienneté des liens" (plus ils sont anciens, plus ils sont forts), tandis que David "pourrait écrire une copie double sur ce sujet" (réplique à dire avec la verve habituelle de son interprète Raphaël Quenard). Il y a tellement de liens d'attachement différents dans ce film, montré sous des formes multiples, des attachements à deux, à trois, qui évoluent, se créent, se développent ou cessent.

C'est très bien dialogué, j'y ai été très sensible. Les répliques fusent : il y a des formules qui marquent ou qui font rire, par exemple quand Sandra & Alex s'engueulent et qu'il dit "Ma vie c'est un fagot de merde" et que finalement cela évolue en déclaration d'amitié, ou quand David interroge Sandra "toi, tu es du genre à boire mais à ne jamais être bourrée, non ?".

J'ai beaucoup aimé ce film, pour son casting attachant, ses dialogues ciselés, les thèmes abordés : il réussit à partir du deuil pour traiter de la vie, avec délicatesse (c'est l'avancée en âge de Lucille, bébé puis nourrisson, qui indique la temporalité dans l'histoire). Les vérités et les situations sont exprimées avec justesse, toutes les trajectoires des personnages qui se croisent et s'entremêlent m'ont touché. C'est mon film préféré de Carine Tardieu et certainement le rôle de Pio Marmaï qui m'a le plus bouleversé et attendri dans toute sa filmographie.

23 février 2025

Solann, Miki & Yoa en concert

France Inter a proposé il y a quelques jours un concert de trois jeunes femmes de la nouvelle scène française, qui se connaissent, s'apprécient et revendiquent une réelle sororité. 

Tout d'abord, Solann, auréolée de la Victoire de la musique de la Révélation féminine le 14 février, envoûte avec les chansons extraites de son premier album Si on sombre ce sera beau, sorti il y a quelques semaines seulement.


Ses titres sont tantôt déprimant, tantôt entraînant, comme Rome ou Les ogres, dont voici un extrait vidéo :
 

Ensuite, la cowboy Miki s'est emparée de la scène : libre, brute et originale, cette franco-coréenne mixe ses sons avec une aisance certaine. Son EP
graou (terme pour désigner un problème grave... mais pas si grave que ça !) sortira début mars.


 

Et enfin, Yoa, la Révélation scène des Victoires de la musique 2025, a conclu la soirée en beauté. Son album La favorite - qui comprend le tube Matcha queen - vient également de sortir.


Elle a mis le feu a
u studio 104 de la Maison de la Radio en interprétant Mes copines, dont voici le refrain :
 


Je connaissais déjà Solann et de Yoa. J'avais beaucoup écouté leurs albums ces dernières semaines. L'univers de Miki est une belle découverte pour moi. Voilà trois talents féminins singuliers et prometteurs à suivre de très près !

15 février 2025

La Pampa

La Pampa est un film d'Antoine Chevrollier, avec Sayyid El Alami, Amaury Foucher, Damien Bonnard et Artus. Il a été nommé à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2024.

A quelques semaines de l'été, à Longué, village d'Anjou, Jojo (Amaury Foucher) et Willy (Sayyid El Alami) sont meilleurs amis : ils sont inséparables, à l'image de leurs tatouages complémentaires sur l'avant-bras. Jojo aspire à devenir champion de France de moto-cross, avec l'aide de Willy à la mécanique - qui doit en parallèle passer le bac - de son père (Damien Bonnard) et de son entraîneur (Artus). La Pampa, c'est le nom du lieu où il s'entraîne. 

La scène d'ouverture donne le ton par son intensité : Jojo défie ses amis de traverser à moto la route nationale, avec son trafic très dense, en prenant de l'élan et sans jamais freiner. On fait donc immédiatement la connaissance de Jojo, un vrai casse-cou, accro à l'adrénaline ! Et on perçoit aussi que Willy fait une confiance aveugle en son ami, qu'il le suivrait partout sans hésiter. Leur amitié se ressent de façon palpable à l'image, grâce à une réelle complicité entre les deux acteurs.

Mais une révélation va bouleverser leurs vies... 

Antoine Chevrollier signe avec La Pampa son premier long métrage, après la réalisation d'épisodes de séries remarquées et primées (Baron noir, Le bureau des légendes). Il est également co-scénariste du film, avec Bérénice Bocquillon et Faïza Guène. 

Après le rôle remarqué de Hacine dans Leurs enfants après eux des frères Boukherma, Sayyid El Alami tient ici le rôle principal. Il y est formidable, son jeu est subtil, il joue une variété d'émotions en déployant une palette riche. 
Dans ce rôle dramatique, il apporte un peu de magie et de légèreté quand il danse furtivement dans un bar sur une chanson de Véronique Sanson ou quand il sourit et que tout son visage, voire tout son être, s'illuminent.
Il avait déjà travaillé avec le metteur en scène sur la série Oussekine.
Le train 
constitue à deux reprises dans La Pampa un espoir pour lui de s'évader de cette zone enclavée, de fuir les équipements municipaux désaffectés et laissés à l'abandon, et d'expérimenter de nouvelles aventures.

Amaury Foucher incarne Jojo. C'est son premier rôle au cinéma, il a une vraie présence, une gueule que l'on remarque et que l'on retient. 

Artus a perdu beaucoup de poids pour ce rôle. Il avait été casté sur la série Le bureau des légendes par le réalisateur qui souhaitait le voir ici dans un rôle de taiseux à contre-emploi.

Il y a beaucoup de testostérone dans ce film ! Le casting masculin est crédible et investi, à l'instar de Mathieu Demy dans le rôle du beau-père de Willy. Il subsiste peu de personnages féminins :
- deux figures maternelles, celle de Willy (Florence Janas), en conflit ouvert avec lui, et celle de Jojo, plus absente
- la petite sœur de Willy, très mâture pour son âge
- Marina (Léonie Dahan-Lamort), une étudiante en Beaux-Arts à Angers qui revient chez son père pour quelques jours 
- la femme du personnage incarné par Artus.

Ce film traite de nombreux thèmes : l'amitié entre hommes, le manque d'un père disparu, le déni... et d'autres (sans trop dévoiler), toujours sans superficialité.

La musique des frères Galperine se fait hypnotique et angoissante lors de la dernière course de moto.

Je déplore parfois une mauvaise articulation de certains (jeunes) acteurs et/ou une mauvaise prise de son, qui m'a fait rater certains dialogues.

Comme m'a dit mon voisin à la fin de la projection : "On a déjà vu plus gai !". Je suis d'accord, mais c'est également juste et sonne vrai. C'est un film très actuel, qui va droit au but, très dense, sans temps mort, et qui surprend parfois par sa brutalité. C'est un premier film en forme de coup de poing maîtrisé qui touche en plein cœur.

18 janvier 2025

L'amour au présent

L'amour au présent est une comédie dramatique de John Crowley, avec Florence Pugh et Andrew Garfield.

En Grande-Bretagne. Tobias (Andrew Garfield) est sur le point de signer ses papiers de divorce quand son stylo n'a plus d'encre et son crayon plus de mine. Il sort en peignoir acheter des stylos. C'est alors qu'Almut (Florence Pugh) le heurte avec sa voiture... une drôle de rencontre ! Ils engagent la conversation à son réveil à l'hôpital. Elle est chef de son restaurant et lui travaille chez Weetabix. Ils vont commencer à se fréquenter.

On doit notamment au réalisateur Irlandais John Crowley le film Boy A sorti en 2009 - déjà avec Andrew Garfield (le premier film qui m'a fait aimer le jeu et les choix de cet acteur) - et Le Chardonneret avec Ansel Elgort. Il a réalisé des épisodes de plusieurs séries à succès : True detective, Modern love, Black mirror.

Le film est construit sur de nombreux flashbacks. Cela peut être déstabilisant au début mais en fait on s'habitue vite à ce mode narratif. Les différents looks du personnage de Florence Pugh permettent de se repérer facilement dans le temps.

L'humour est assez touchant et parfois inattendu, surtout quand la situation semble désespérée, comme la première fois qu'ils se parlent à l’hôpital ou la scène de l'accouchement riche en surprises !

Le film repose sur son duo d'acteurs, les autres personnages sont secondaires, on les voit à l'occasion d'une seule scène pour la grande majorité :

- Florence Pugh est formidable, elle joue un personnage très compétitif, qui fait des choix singuliers mais courageux et qui répondent à une logique personnelle. Révélée au monde entier à l'été 2019 par Midsommar d'Ari Aster, elle était quelques mois plus tard Amy dans Les filles du docteur March - version de Greta Gerwig - qui lui vaudra une nomination aux Oscars. Elle m'avait touchée dans A good person de Zach Braff avec Morgan Freeman. On a aussi pu la voir dans Oppenheimer de Christopher Nolan ou encore Dune : deuxième partie de Denis Villeneuve. Une sacrée filmographie à même pas 30 ans ! Elle est aussi productrice. Je la trouve toujours vraie, authentique, crédible, quel que soit son rôle. Elle m'embarque, me fait croire à la trajectoire de son personnage et à celle du film. 

- Andrew Garfield est très touchant, montre un côté très sensible : il a les larmes au bord des yeux durant les trois-quarts du film ! Il a incarné Spiderman dans les années 2010 (avant Tom Holland et après Tobey Maguire) au côté d'Emma Stone, dans les films du de Marc Webb. Il était Eduardo Saverin dans The social network  de David Fincher en 2010. Je l'ai adoré dans Under the silver lake, un Ovni de David Robert Mitchell à l'été 2018 avec Riley Keough. Comme sa partenaire à l'écran, il a été nommé aux Oscars, lui à deux reprises : en 2017, pour Tu ne tueras point de Mel Gibson et, en 2022, pour Tick, Tick...Boom! de Lin-Manuel Miranda (le créateur de Hamilton).

Je trouve que le titre original du film 
(We live in time) est plus parlant que sa traduction française et traduit davantage les différentes périodes explorées par le film.

A noter que Benedict Cumberbatch est crédité en tant que producteur délégué.

Le film dure 1h48 sans longueur. Il comporte quelques scènes très belles : à la fête foraine (le visuel de l'affiche), à la patinoire, ou encore quand on apprend la bonne méthode pour casser des œufs quand on cuisine. C'est un film sincère, un peu lacrymal, original dans son déroulé, que j'ai bien aimé pour son duo d'acteurs.

2 janvier 2025

Harriet Backer, La musique des couleurs

 

Plus que 10 jours pour découvrir la superbe exposition Harriet Backer, La musique des couleurs au musée d'Orsay, qui est visible jusqu’au 12 janvier uniquement !

Harriet Backer (1845-1932) a été la peintre femme la plus célèbre en Norvège à la fin du 19e siècle. Elle est méconnue en dehors des frontières de son pays. Le titre de l'exposition fait référence à sa passion pour la musique, qui était au cœur de son travail et dont la sœur était une compositrice renommée.

Autoportrait (inachevé)



Intérieur, le soir

Intérieur bleu


Chez moi



Le compositeur Johan Backer Lunde

Femme cousant à la lueur de la lampe 


La ferme de Jonasberget


 
Intérieur d'Øvre Nanset

 
Bibliothèque de Thorvald Boeck

Cela m'a fait penser pour les intérieurs scandinaves et la lumière intense qui s'en dégage aux tableaux d'Hammershøi, le maître de la peinture danoise.

Néanmoins, au delà des variations de lumière qui ont beaucoup inspirées Harriet Backer, le style de sa peinture a beaucoup évolué durant sa longue carrière. En effet, elle a proposé des scènes d'intérieur mais aussi en plein air. Elle s'est inspirée du courant réaliste et également de l'impressionnisme. C'est une exposition très riche qui rend hommage à cette artiste méconnue. C'est une très belle découverte, en marge de l’exposition Caillebotte !

 

24 décembre 2024

Leurs enfants après eux

 
Leurs enfants après eux est un film de Ludovic et Zoran Boukherma, d'après le roman éponyme de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018.
 
Eté 1992. Les Vosges. Anthony, 14 ans, traîne avec son cousin, fait du vélo, passe le temps en jouant sur sa console à Street fighter. Il s'ennuie. A la plage des culs-nuls, il rencontre la fascinante Steph. Il décide alors d'emprunter la moto de son père pour la rejoindre à une soirée. Et là, c'est le début des emmerdes, son père va le tuer... 
On va suivre l’évolution des personnages sur plusieurs périodes : initialement l'été 1992, puis l'été 1994, le 14 juillet 1996 et l'été 1998.
 
Paul Kircher est fascinant dans le rôle d’Anthony. Il est tantôt candide comme un enfant, tantôt un jeune adulte, un mélange des genres unique. Son sourire naïf illumine tout son visage avec une force contagieuse. C’est très intéressant de suivre son évolution physique et celle de son jeu sur les quatre périodes du film. Quel plaisir de le retrouver et de le voir changer. 
Il a été auréolé du prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Mostra de Venise pour son interprétation. Il avait été nommé aux César dans la catégorie Meilleur jeune espoir masculin deux années consécutives : en 2023 pour Le lycéen de Christophe Honoré et en 2024 pour Le règne animal de Thomas Cailley, avec Romain Duris comme père, une révélation et une prestation qui m'avait déjà séduite, malgré le genre science-fiction du film que je n'affectionne pas beaucoup. 

Ses parents sont campés par Ludivine Sagnier (vu récemment dans le polar Quand vient l’automne de François Ozon) et Gilles Lellouche, réalisateur de L'amour ouf, qui aurait pu caster dans le rôle de Clotaire adolescent... Paul Kircher, qui était en finale aux côtés de Malik Frikah !
La relation père fils - qui sera d'ailleurs l'objet du prochain livre de Nicolas Mathieu - est très touchante, elle semble plus développée que dans le livre. Le père se bat contre son addiction à l'alcool, il est entier, violent, brutal, taciturne, mais il est prêt à se battre physiquement pour défendre son fils sans poser de questions. C'est Gilles Lellouche qui a convaincu Nicolas Mathieu d'adapter son livre sur grand écran, avec une condition préalable : jouer le rôle du père d’Anthony. Au départ, il était même prévu qu'il réalise le film.
 
Je suis séduite par le charme naturel et actuel d'Angelina Woreth, qui incarne Steph. Elle fascine Anthony, il ne cesse de lui dire "T'es si belle". Elle a déjà joué dans Ma vie Ma gueule avec Agnès Jaoui de la regrettée Sophie Fillières ou encore dans la série historique Fortune de France d'après l’œuvre de Robert Merle.

Sayyid El Alami est une très belle découverte dans le rôle de Hacine. J'aurais aimé le voir encore davantage à l'écran, même si son personnage est plus développé que dans le roman.

A noter la participation de Raphaël Quenard (Je verrai toujours vos visages, Yannick, Chien de la casse qui lui a valu le César de la révélation face à Paul Kircher, L'amour ouf) en caïd local.
 
La musique était déjà très présente dans le livre de Nicolas Mathieu. La première partie du roman s'intitule "1992 Smells like teen spirit", du nom de la première chanson de Nirvana extraite de l'album Nevermind qui les a faits connaître dans le monde entier ; la deuxième s'appelle "1994 You could be mine" ; la troisième "14 juillet 1996 La fièvre" ; la dernière "1998 I will survive".
La bande originale composée par Amaury Chabauty est un énorme coup de cœur ! J'adore le thème musical original Stéphanie et les arrangements de Where did you sleep last night? de Nirvana et Where is my mind? des Pixies dans des versions très douce enregistrées avec Les Petits Chanteurs à la croix de bois. I will survive, hymne de la coupe du monde de football, surprend dans un arrangement piano mélodique. On dirait que les paroles d'Un samedi soir sur la terre de Francis Cabrel ont été écrites sur mesure pour le duo Anthony & Steph, c'est une scène magnifique tellement attendue par les spectateurs. 
Je suis certainement particulièrement touchée par la musique parce que j'avais le même Walkman jaune et gris Sony qu'Anthony 😉 C'est agréable de revivre les années 90 au travers de cette reconstitution via la musique et les habits de l'époque notamment.

Le générique de fin se déroule sur Born to run du boss Bruce Springsteen. A la fin du livre, Anthony enfourche sa Suzuki à Heillange : "Ces mêmes impressions de soir d'été, l'ombre des bois, le vent sur son visage, l'exacte odeur de l'air, le grain de la route familier comme la peau d'une fille. Cette empreinte que la vallée avait laissée dans sa chair. L'effroyable douceur d'appartenir." Ce dernier plan cinématographique parvient à exprimer tous ces mots en images.

Les frères Boukherma, jumeaux réalisateurs âgés de 32 ans seulement, sont talentueux. On leur doit déjà Teddy avec Anthony Bajon en loup-garou et L'année du requin avec Marina Foïs et Jean-Pascal Zadi.

C'est toujours compliqué de voir adapter à l'écran un livre qu'on a beaucoup aimé, qui nous a fait découvrir un auteur dont on a lu toute l'œuvre ensuite. 
L'adaptation est fidèle, les personnages sont forts, le suspense intense, les décors visuellement impactants (comme l'allée de box lieu de rendez-vous d'Hacine, les majestueux hauts fourneaux, le lac). Certaines scènes sont très fortes et impriment la rétine (par exemple, quand Anthony est face au miroir dans sa chambre avec le flingue - référence à Are you talking to me? -, le feu d'artifice rassemblant tous les résidents malgré leurs oppositions, la lumière de la lune éclairant le lac la nuit).
J'ai beaucoup aimé ce film pour la performance de tous ses acteurs, le scénario adapté, la musique et la mise en scène, mais je ne suis pas certaine qu'il me marquera aussi longtemps que le livre qui a été un choc en août 2020. Quand je le relirai, c'est certain qu'Anthony aura désormais les traits de Paul Kircher.