30 mars 2025

Le garçon

Le garçon est un "ofni" (objet filmique non identifié) de Zabou Breitman et Florent Vassault, qui mêle habilement comédie dramatique et film documentaire. 

Les co-réalisateurs sont partis du postulat que chaque vie est une aventure qui mérite d'être racontée. A la manière du livre Les gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monin, Florent Vassault a acheté en brocante un lot de 200 photos. Avec Zabou Breitman, ils ont décidé de raconter l'histoire du garçon que l'on voit sur les photos : lui en format documentaire, elle sous forme de fiction. Comment s'appelle-t-il ? Qui est-il ? Qu'est-il devenu ? Quels sont ses liens avec sa famille ? Florent Vassault a commencé l'enquête en juin 2020. Elle a duré deux ans, tout comme le montage, qui devait réussir à articuler les deux parties du film dans un objet cohérent. La mécanique peut sembler complexe, mais le film est très fluide et également très drôle et très émouvant par moment. 

J'ai eu l'occasion de les rencontrer en avant-première et de pouvoir observer avec une certaine émotion les photos originales présentées à la sortie de la salle à la fin de la projectionJ'aime la sensibilité et l'humanité qui se dégage de Zabou, ses choix aussi bien au cinéma qu'au théâtre. J'avais beaucoup apprécié la pièce Des gens dans laquelle elle jouait avec Laurent Lafitte des textes de Raymond Depardon. Je ne connaissais pas Florent Vassault : il est avant tout chef monteur. Durant le projet Le garçon, il a fait en parallèle le montage de 4 films.

Zabou Breitman a eu 6 jours de tournage. Elle a immédiatement choisi ses acteurs : 
dans le rôle du garçon devenu adulte, Damien Sobieraff, avec qui elle avait collaboré au théâtre. Il a un air de ressemblance indéniable avec Emmanuel Macron, mais elle y voit surtout un double de Florent Vassault ;
- ses parents sont incarnés par Isabelle Nanty et François Berléand car ce sont "avant tout des artistes", qui se sont investis à fond dans ce projet. C'est un exercice délicat : il ne faut pas juger les personnages, au risque de tomber dans la parodie ou la moquerie. 

Ce qui est drôle, c'est que les deux metteurs en scène n'ont pas vécu les mêmes expériences de tournage. Florent Vassault était en amont. Il avait conclu un pacte avec Zabou Breitman : il ne devait pas lui révéler si le garçon était décédé, tout en lui fournissant des témoignages provenant de son documentaire, dont elle extrayait des phrases pour les faire rejouer par ses acteurs. Elle imagine le contrechamp des photos et fixe leurs paroles sur la pellicule.

C'est un film très orignal, réalisé à quatre mains, qui vaut le détour. C'est surprenant, drôle (par exemple, quand des personnes commentent les mêmes photos de manière diamétralement opposées) et touchant (quand on découvre certains secrets du garçon, des pans de sa vie et de son histoire familiale). On mène l'enquête avec eux : plus le film avance, plus l'envie de savoir si le garçon est toujours en vie va crescendo, tout comme le risque d'être déçu. C'est un film à voir pour défendre des projets artistiques originaux : ils ont pris le risque de ne pas avoir de film à la fin, si le garçon (devenu homme) s'était opposé à sa diffusion ou si l'enquête avait tourné court. J'aime le postulat de départ et, au final, cette vie, ce film pour ce garçon, mérite amplement d'être porté sur grand écran.


23 mars 2025

Tout le monde aime Clara


Tout le monde aime Clara est le vingtième roman de David Foenkinos, après notamment Charlotte (prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens). Il est publié aux éditions Gallimard. 

Clara, une adolescente choyée par ses parents Alexis et Marie, tombe dans le coma à la suite d'un accident de voiture. A son réveil, "Clara ne se sent pas normale"Comme le dit le médecin qui la suit : "On ne sort pas indemne d'une telle plongée.". Il y est aussi question d'un ex-écrivain, Eric Ruprez, mystérieux et taiseux. Il anime un atelier d'écriture auquel Alexis va s'inscrire...

C'est un livre qui traite beaucoup de l'écriture, de l'inspiration, du processus créatif. Voici quelques citations à ce sujet : 
"Personne n'écrit pour soi."
"Tant d'artistes finissent par arrêter de créer pour ne pas crever leur cœur."
"Il n'est pas rare qu'un écrivain, sans parfois même sans rendre compte, écrive toujours le même livre.
"Ecrire était pour lui cet aller-retour incessant entre l'estime de soi et le mépris de soi."
"Il y a des œuvres qui vous inspirent, vous emportent, mais il existe aussi des œuvres qui vous tuent."

L'auteur considère que n'importe quelle démarche artistique est un aller-retour entre égo, fragilité et incertitude. Le doute est un moteur personnel très fort. Il a connu un succès immense avec La délicatesse en 2009, à l'âge de 36 ans. Il a mis du temps à trouver un équilibre entre avoir peu de confiance en soi et se prendre au sérieux. 

Ce roman parle aussi d'intuition, d'un don, d'une destinée et de ses conséquences : l'isolement et la souffrance que peut engendrer une différence. Il traite du sens de la vie, des choix que l'on fait, des renoncements et des regrets que l'on peut traîner à vie.

Le deuil est un thème fréquent dans ses livres mais ce n'est pas sombre, c'est une pulsion de vie. L'auteur a été confronté à la mort à l'âge de 16 ans. C'est ainsi que Clara "arrivait à l'âge adulte, avec le sentiment d'avoir déjà vécu plusieurs vies, mais pas encore la sienne.".

J'aime la façon dont sont traitées les relations parents enfant dans ce contexte : "Il y avait de quoi être perturbée par la puissance du don de son enfant, perdue entre l'émerveillement et l'horreur de la considérer come une bête un peu étrange.".

Les notes de bas de page sont - comme toujours - tantôt surprenantes essentielles, anecdotiques. Selon l'auteur, elles constituent presque un roman parallèle ! Le terme "délicatesse" est cité à plusieurs reprises, tout comme l'occurrence de "numéro deuxpour qualifier Clara. Ces clins d'œil m'amusent en tant que lectrice, ils installent une connivence avec l'auteur.

J'ai aimé le fait que des personnages qui semblent secondaires prennent davantage de place dans une autre partie du roman et les nombreuses références culturelles : la sculpture de L'Ange du chagrin à Rome, une toile de Caillebotte exposée au musée d'Orsay, L'Amant de Marguerite Duras, L'Education sentimentale de Flaubert, le Journal de Kafka, Livret de famille de Patrick Modiano, etc. Elle jouent un rôle essentiel dans l'intrigue.

Après Numéro deux publié en 2022 et actuellement adapté au théâtre Tristan Bernard, Tout le monde aime Clara rencontre un très bon accueil, à la hauteur de celui reçu pour La délicatesseJ'ai été embarquée par le déroulé inhabituel de l'histoire, le suspense autour d'une date clé qui hante Eric Ruprez m'a tenu en haleine, tout comme la teneur du don de Clara et sa destinée. C'est un livre qui m'a surpris, m'a diverti, m'a procuré du plaisir à la lecture et m'a donné envie de le partager.

16 mars 2025

Mon gâteau préféré


Mon gâteau préféré est un film scénarisé et réalisé par Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha. C'est leur second film de fiction en tant que co-réalisateurs.

A Téhéran, en Iran, de nos jours. Mahin (Lili Farhadpour) a 70 ans. Veuve depuis 30 ans, elle vit seule : ses enfants sont partis à l'étranger et elle voit ses amies moins fréquemment qu'avant. Elle remarque dans un restaurant pour retraités Faramarz (Esmaeel Mehrabi), un chauffeur de taxi. Elle décide de l'attendre à la fin de son service et de l'aborder en lui proposant de passer la soirée ensemble... 

C'est un film en deux parties : 
- avant leur rencontre
- puis après leur rencontre, elle-même subdivisée en deux temps. 

La police des mœurs surveille les agissements des habitants : elle plane au dessus d'eux, dans le contexte traditionnel et religieux de la société iranienne. Mahib et Faramarz vont braver les interdits, malgré des voisins suspicieux, lors de cette soirée spéciale, et profiter de joies simples : le parfum d'herbes aromatiques cueillies dans le jardin, la musique, la danse et l'alcool. 
 
Lili Farhadpour est formidable dans ce rôle de femme indépendante pour lequel elle a pris des risques personnels. Pendant la soirée, son personnage change de tenue à de multiples reprises, dans une tentative de séduction de son partenaire, alors qu'au début du film elle dit à sa fille au téléphone qu'elle met tout le temps les mêmes vêtements ! Mahib cuisine énormément, pour ses amies puis pour Faramarz, c'est très appétissant. C'est un film qui convoque les différents sens du spectateur.

Mon gâteau préféré a remporté de nombreuses récompenses, dont le Grand Prix du jury au Festival du film de Cabourg en 2024. 

Les réalisateurs ont poursuivi leur tournage en secret après le décès de Mahsa Amini et le lancement du mouvement "Femme, vie, liberté". Ils n'ont toujours pas le droit de voyager. 

En voyant rapidement l'affiche dans le métro, j'avais supposé que c'était un film animé.  

C'est un film simple et touchant, très ancré dans la réalité de la société iranienne, qui aborde les thèmes de la liberté, des choix de vie, de l'amour, de l'amitié et de la famille.

9 mars 2025

Eloquentia

Eloquentia organisait mercredi la 8e finale du plus grand concours de prise de parole francophone au monde. 

2 200 orateurs se sont affrontés lors de ce concours. Les 4 finalistes retenus ont eu 3 semaines pour préparer leur intervention de 7 minutes chacun.
 
L'association Eloquentia, créée en 2012, démocratise l’apprentissage des fondamentaux de la prise de parole, pour des jeunes de tous horizons. Je l'ai découverte en 2016 au travers de l’excellent film documentaire A voix haute co-réalisé par Stéphane de Freitas, son fondateur, et Ladj Ly. J'ai également pu assister à un concours d'éloquence de jeunes bénévoles lors du Forum Hope by UNICEF en novembre 2024.
 
La soirée a débuté par une chorégraphie synchronisée spectaculaire de la troupe Murmuration dirigée par le danseur et chorégraphe Sadek Berrabah, membre du jury, aux cotés de l'humoriste belge Laura Laune et du stand-upper et comédien Mohamed Nouar.
 
La première battle a vu s'opposer Rakitra et Nayira sur le thème "Peut-on tout dire?". Le premier orateur traite la "positive" (c'est-à-dire les arguments en faveur d'une liberté d’expression sans réserve), tandis que le second aborde la "négative". J'ai adoré quand Navira a déclaré lors de son intervention : "On ne peut pas tout dire car on ne sait pas tout". C'était un argument implacable, tandis que Rakitra m'a impressionné notamment par son entrée sur scène spectaculaire.

Tanina et Clément se sont opposés lors de la seconde battle portant sur "La vie à l'école : l'école de la vie ?". Tanina a marqué des points en attaquant son intervention avec une blague en partant de la question "Qui a eu cette idée folle un jour d'inventer l'école ?" : elle a fait rire d'emblée les
 3 500 spectateurs de la grande salle de la Seine Musicale ! Clément, quant à lui, a choisi un point de vue original en s'adressant à lui enfant, en se projetant 12 ans plus tôt.
 
Authenticité, humour, mise en scène, gestion des silences et de l'espace... tous ces facteurs (et bien d'autres) sont pris en compte pour le vote, le public comptant pour 50 % des voix, les 50 % restants étant attribués au jury.
 
Ce concours d'éloquence est un vrai show pendant 2h30, très bien orchestré, ponctué de séquences rythmées. Il a été remporté par Tanina pour qui j'avais voté. Félicitations à elles et aux 3 autres finalistes. Un spectacle original, divertissant et créatif, à refaire l'année prochaine !
 

4 mars 2025

Olga de Amaral

La Fondation Cartier pour l'art contemporain propose une rétrospective de l'artiste colombienne Olga de Amaral, qui rassemble 80 œuvres, des années 1960 à  nos jours, dont beaucoup sont exposées pour la première fois hors de Colombie, comme la série des Brumas.

Ses œuvres sont d'une grande beauté, elles jouent avec la lumière naturelle du bâtiment vitré imaginé par Jean Nouvel, ou avec celle des éclairages. Elles sont mouvantes grâce au jeu de couleurs qui se mêlent. Ses tissages sont exposés sur toute la surface d’exposition, au rez-de-chaussée et au sous-sol.

Née en 1932, Olga de Amaral est toujours en vie, mais elle n'a pas pu se rendre au vernissage de cette exposition à cause de la trop grande distance avec la Colombie où elle vit.

Après des études aux États-Unis dans les années 1950, elle est retournée en Colombie et a ouvert un atelier dès 1955.
Elle y a expérimenté depuis les années 1960.
 
Des œuvres monumentales sont présentées au rez-de-chaussée, dont la scénographie a été conçue par Lina Ghotmeh et s'inspire du rapport que l'artiste entretient avec la nature :

La série des Brumas, compte 34 pièces, dont 23 sont présentées dans l'autre salle au rez-de-chaussée :
 
 Brumas

Brumas

Au sous-sol, des expérimentations diverses, un travail sur la lumière, sur les couleurs, avec parfois des touches d'or ou de grandes surfaces dorées : 


 

Escrito 19, 2017



Dans une salle à part, on peut admirer la série des Estelas, des stèles dorées, débutée en 1966, qui compte aujourd'hui près de 70 pièces :

série des Estelas (1966-2018)

Je vous conseille de participer à une médiation culturelle, il y a plusieurs formules proposées. J'ai participé à La Grande Visite qui dure une heure et permet de comprendre le parcours de l'artiste, la technicité et l'aspect innovant de ses œuvres tissées.

A contempler jusqu'au 16 mars sur le site boulevard Raspail dans le 14e arrondissement, avant que la fondation ne déménage à proximité du musée du Louvre... et multiplie sa surface d'exposition par 13 !