26 février 2025

L'attachement


L'attachement est un film de Carine Tardieu, avec notamment Valeria Bruni Tedeschi, Pio Marmaï et Vimala Pons. 

La réalisatrice Carine Tardieu a librement adapté le livre L'intimité d'Alice Ferney : elle a expliqué, lors de l'avant-première à laquelle j'ai assistée, qu'elle n'avait conservé qu'une partie du livre et écarté du scénario du film le sujet des violences obstétriques qui est très présent dans l'ouvrage. 

C'est ici son cinquième long métrage après La tête de maman avec Karin Viard, Du vent dans mes mollets avec Agnès Jaoui, Otez-moi d'un doute (comédie réussie avec Cécile de France & François Damiens) et le récent Les jeunes amants sur la romance entre Fanny Ardant & Melvil Poupaud.

Sandra (Valeria Bruni Tedeschi) vit seule, elle n'a pas eu d'enfant. Elle dirige une librairie féministe en ville. Un matin, son voisin Alex (Pio Marmaï) et sa compagne Cécile sur le point d'accoucher lui confient leur fils Elliot avant de partir en urgence à la maternité. Sandra accepte à contre-cœur, placée devant le fait accompli. Quelques heures plus tard, la petite Lucille naît, mais Cécile meurt en couches. Alex retrouve Elliot chez Sandra et lui partage sa détresse. Des rapprochements entre Sandra & Eliott, puis entre Sandra & Alex, vont s'opérer...

Valeria Bruni Tedeschi joue le rôle Sandra, une quinqua aussi "indépendante que des chiottes sur le palier" dixit Alex ! La réalisatrice a réussi à "canaliser son côté clown", elle souhaitait voir à l'écran une femme posée, voire distante. J'ai pris plaisir à assister à la naissance de la relation entre Sandra et Elliot : la première fois qu'il débarque chez elle et s'impose sans invitation, qu'il l'enlace, et apprécier sa réaction à elle mi-surprise mi-gênée. Petit à petit, elle va rechercher les contacts physiques entre eux. L'évolution de cette relation, puis de celle entre Sandra et Alex, est très intéressante à suivre, portée par une réelle complicité entre les acteurs principaux.

Pio Marmaï nous a confiés que c'était un rôle à part pour lui, "gonflé d'émotions", davantage dans la simplicité, au plus près des sentiments. Il aimerait en tourner davantage dans ce style, mais pas seulement. La scène au début du film où il annonce à Sandra la mort de sa compagne est bouleversante, il est dans un état second.
Sa relation avec Eliott est 
très singulière et très émouvante. Lors d'une dispute, Alex crie à Elliot : "Je t'aime comme un fils, même si je ne suis pas ton père". Cette déclaration d'amour atypique traduit la particularité de leur relation et met en lumière le trio formé avec David (Raphaël Quenard), l'ex-compagnon de Cécile et père (biologique) d'Elliot. C'est à la fois bancal, touchant et très contemporain. On découvre l'existence de ce lien biologique quand Eliott interroge Sandra sur l'amour de son père envers lui avec l'arrivée de sa petite sœur Lucille : "Est-ce qu'Alex l'aimera plus que moi ?", Sandra (qui a beaucoup de bon sens, même si elle n'est pas mère) lui répond : "Un père a de la place pour tous ses enfants". Elliot lui rétorque : "Sauf que je ne suis pas son enfant", ce qui était implicitement supposé en tant que spectateur.

Le personnage d'Emilia (Vimala Pons), qui incarne un médecin, arrive un peu après dans la narration - une fois que le cadre entre voisins est posé - et elle y jouera un rôle majeur. L'actrice, tellement solaire, nous a partagés que "dans le deuil, on découvre la vie" et c'est aussi cela le thème du film. Son personnage suit une trajectoire personnelle : Emilia doit se faire une place, sa place au milieu de petits groupes déjà existants. Elle ne sait pas bien comment faire, elle tâtonne et fait des choix courageux. 

Le jeune comédien César Botti qui incarne le petit Elliot est formidable, un trublion facétieux et très juste, qui (se) pose de nombreuses questions face aux bouleversements dans sa vie et son entourage.

J'ai repéré deux autres personnages féminins notables: 
- la mère de Cécile (Catherine Mouchet) qui rappelle lors de ses interventions successives la perte de sa fille et le vide laissé, sans misérabilisme et avec une infinie douceur ; 
- Marie-Christine Barrault campe la mère de Sandra et de sa sœur Marianne (Florence Muller), dans une seule scène de dîner, auquel est également convié Alex, où les points de vue de femmes de différentes générations se confrontent avec drôlerie.

Qu'est ce que l'attachement ? C'est un lien, qui naît d'une relation spéciale, de l'amour parfois. Emilia croit en "l'ancienneté des liens" (plus ils sont anciens, plus ils sont forts), tandis que David "pourrait écrire une copie double sur ce sujet" (réplique à dire avec la verve habituelle de son interprète Raphaël Quenard). Il y a tellement de liens d'attachement différents dans ce film, montré sous des formes multiples, des attachements à deux, à trois, qui évoluent, se créent, se développent ou cessent.

C'est très bien dialogué, j'y ai été très sensible. Les répliques fusent : il y a des formules qui marquent ou qui font rire, par exemple quand Sandra & Alex s'engueulent et qu'il dit "Ma vie c'est un fagot de merde" et que finalement cela évolue en déclaration d'amitié, ou quand David interroge Sandra "toi, tu es du genre à boire mais à ne jamais être bourrée, non ?".

J'ai beaucoup aimé ce film, pour son casting attachant, ses dialogues ciselés, les thèmes abordés : il réussit à partir du deuil pour traiter de la vie, avec délicatesse (c'est l'avancée en âge de Lucille, bébé puis nourrisson, qui indique la temporalité dans l'histoire). Les vérités et les situations sont exprimées avec justesse, toutes les trajectoires des personnages qui se croisent et s'entremêlent m'ont touché. C'est mon film préféré de Carine Tardieu et certainement le rôle de Pio Marmaï qui m'a le plus bouleversé et attendri dans toute sa filmographie.

23 février 2025

Solann, Miki & Yoa en concert

France Inter a proposé il y a quelques jours un concert de trois jeunes femmes de la nouvelle scène française, qui se connaissent, s'apprécient et revendiquent une réelle sororité. 

Tout d'abord, Solann, auréolée de la Victoire de la musique de la Révélation féminine le 14 février, envoûte avec les chansons extraites de son premier album Si on sombre ce sera beau, sorti il y a quelques semaines seulement.


Ses titres sont tantôt déprimant, tantôt entraînant, comme Rome ou Les ogres, dont voici un extrait vidéo :
 

Ensuite, la cowboy Miki s'est emparée de la scène : libre, brute et originale, cette franco-coréenne mixe ses sons avec une aisance certaine. Son EP
graou (terme pour désigner un problème grave... mais pas si grave que ça !) sortira début mars.


 

Et enfin, Yoa, la Révélation scène des Victoires de la musique 2025, a conclu la soirée en beauté. Son album La favorite - qui comprend le tube Matcha queen - vient également de sortir.


Elle a mis le feu a
u studio 104 de la Maison de la Radio en interprétant Mes copines, dont voici le refrain :
 


Je connaissais déjà Solann et de Yoa. J'avais beaucoup écouté leurs albums ces dernières semaines. L'univers de Miki est une belle découverte pour moi. Voilà trois talents féminins singuliers et prometteurs à suivre de très près !

15 février 2025

La Pampa

La Pampa est un film d'Antoine Chevrollier, avec Sayyid El Alami, Amaury Foucher, Damien Bonnard et Artus. Il a été nommé à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2024.

A quelques semaines de l'été, à Longué, village d'Anjou, Jojo (Amaury Foucher) et Willy (Sayyid El Alami) sont meilleurs amis : ils sont inséparables, à l'image de leurs tatouages complémentaires sur l'avant-bras. Jojo aspire à devenir champion de France de moto-cross, avec l'aide de Willy à la mécanique - qui doit en parallèle passer le bac - de son père (Damien Bonnard) et de son entraîneur (Artus). La Pampa, c'est le nom du lieu où il s'entraîne. 

La scène d'ouverture donne le ton par son intensité : Jojo défie ses amis de traverser à moto la route nationale, avec son trafic très dense, en prenant de l'élan et sans jamais freiner. On fait donc immédiatement la connaissance de Jojo, un vrai casse-cou, accro à l'adrénaline ! Et on perçoit aussi que Willy fait une confiance aveugle en son ami, qu'il le suivrait partout sans hésiter. Leur amitié se ressent de façon palpable à l'image, grâce à une réelle complicité entre les deux acteurs.

Mais une révélation va bouleverser leurs vies... 

Antoine Chevrollier signe avec La Pampa son premier long métrage, après la réalisation d'épisodes de séries remarquées et primées (Baron noirLe bureau des légendes). Il est également co-scénariste du film, avec Bérénice Bocquillon et Faïza Guène. 

Après le rôle remarqué de Hacine dans Leurs enfants après eux des frères Boukherma, Sayyid El Alami tient ici le rôle principal. Il y est formidable, son jeu est subtil, il joue une variété d'émotions en déployant une palette riche. 
Dans ce rôle dramatique, il apporte un peu de magie et de légèreté quand il danse furtivement dans un bar sur une chanson de Véronique Sanson ou quand il sourit et que tout son visage, voire tout son être, s'illuminent.
Il avait déjà travaillé avec le metteur en scène sur la série Oussekine.
Le train 
constitue à deux reprises dans La Pampa un espoir pour lui de s'évader de cette zone enclavée, de fuir les équipements municipaux désaffectés et laissés à l'abandon, et d'expérimenter de nouvelles aventures.

Amaury Foucher incarne Jojo. C'est son premier rôle au cinéma, il a une vraie présence, une gueule que l'on remarque et que l'on retient. 

Artus a perdu beaucoup de poids pour ce rôle. Il avait été casté sur la série Le bureau des légendes par le réalisateur qui souhaitait le voir ici dans un rôle de taiseux à contre-emploi.

Il y a beaucoup de testostérone dans ce film ! Le casting masculin est crédible et investi, à l'instar de Mathieu Demy dans le rôle du beau-père de Willy. Il subsiste peu de personnages féminins :
- deux figures maternelles, celle de Willy (Florence Janas), en conflit ouvert avec lui, et celle de Jojo, plus absente
- la petite sœur de Willy, très mâture pour son âge
- Marina (Léonie Dahan-Lamort), une étudiante en Beaux-Arts à Angers qui revient chez son père pour quelques jours 
- la femme du personnage incarné par Artus.

Ce film traite de nombreux thèmes : l'amitié entre hommes, le manque d'un père disparu, le déni... et d'autres (sans trop dévoiler), toujours sans superficialité.

La musique des frères Galperine se fait hypnotique et angoissante lors de la dernière course de moto.

Je déplore parfois une mauvaise articulation de certains (jeunes) acteurs et/ou une mauvaise prise de son, qui m'a fait rater certains dialogues.

Comme m'a dit mon voisin à la fin de la projection : "On a déjà vu plus gai !". Je suis d'accord, mais c'est également juste et sonne vrai. C'est un film très actuel, qui va droit au but, très dense, sans temps mort, et qui surprend parfois par sa brutalité. C'est un premier film en forme de coup de poing maîtrisé qui touche en plein cœur.